Sauver le son d’une nation : la course à la numérisation des archives historiques de Radio Mogadiscio

La Somalie s'efforce de numériser 400 000 heures d'émissions historiques de Radio Mogadishu, sauvant ainsi de l'oubli des décennies de musique, de culture et d'histoire politique.

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Staff Writer
Publié le 20/07/2026 22:03
Sauver le son d’une nation : la course à la numérisation des archives historiques de Radio Mogadiscio

Un trésor de souvenirs en voie de disparition

Dans une pièce climatisée et calme de Mogadiscio, en Somalie, des milliers de bandes magnétiques sont empilées sur des étagères en acier, recouvertes d'une épaisse couche de poussière. Pour un observateur non averti, elles pourraient passer pour des vestiges d'une époque révolue, mais pour les Somaliens, ces bandes représentent une immense carte sonore du XXe siècle. Dès le début des années 1950, ces enregistrements ont capturé le pouls d'une nation: ses bulletins d'information, ses discours politiques, sa musique légendaire et les voix diverses qui ont jadis façonné la sphère publique somalienne.

Actuellement, une petite équipe d'archivistes dévoués se livre à une course contre la montre. Sous la direction d'archivistes comme Abdiqadir Geedi Robleh, l'équipe travaille à numériser environ 400000 heures d'émissions avant que les bandes magnétiques ne se détériorent irrémédiablement. Pour Robleh, le processus est aussi émotionnel que technique; jouer une chanson d'amour oubliée du célèbre chanteur Mohamed Mooge Liban n'est pas seulement un acte de préservation, mais un voyage dans sa propre jeunesse.

L'héritage de Radio Mogadishu

Fondée en 1951, durant la période coloniale italienne, Radio Mogadishu est devenue la radio publique la plus influente de Somalie. À une époque où la tradition orale primait sur l'écrit, la station est devenue le principal vecteur de la construction d'un sentiment d'identité nationale. Elle ne se contentait pas de diffuser l'information; elle façonnait le paysage culturel, agissant comme une véritable pépinière pour les musiciens, poètes et dramaturges les plus talentueux du pays.

À son apogée, la station rayonnait bien au-delà des frontières de la Somalie, influençant les auditeurs en Éthiopie, en Tanzanie et dans tout le Moyen-Orient. Son style radiophonique panafricain radical rappelait celui de l'influente Radio du Caire de l'époque nasser, portant un message d'indépendance et de solidarité continentale.

Idéologie politique et ondes « révolutionnaires »

Le rôle de la station a radicalement changé après le coup d'État de 1969 mené par le général Mohamed Siad Barre. Sous son gouvernement socialiste et révolutionnaire, Radio Mogadiscio est devenue un puissant instrument de l'idéologie d'État. Les ondes diffusaient un mélange de contenus nationalistes et de ferveur anticoloniale, avec des chansons comme « Ô Afrique, toujours endormie » de Halimo Khalif Magool, qui exhortait le continent à se réveiller et à prendre son destin en main.

L'engagement de la station envers l'anti-impérialisme s'est traduit par une large couverture des luttes de libération au Mozambique et de la lutte contre l'apartheid en Afrique du Sud. De plus, Radio Mogadiscio a joué un rôle crucial dans la diplomatie régionale et la diffusion subversive. Elle a diffusé les toutes premières émissions de radio en oromo et en sidama, donnant la parole aux communautés marginalisées d'Éthiopie dont les langues avaient été réprimées par l'élite amharique.

Survivre à la guerre et à la dégradation

Les archives ont survécu contre toute attente. Lors de l'effondrement du gouvernement en 1991 et de la guerre civile qui a suivi, les documents ont failli être perdus à cause des pillages et des combats. Le colonel de police Abshir Hashi Ali est reconnu pour avoir risqué sa vie afin de protéger le dépôt, animé par la conviction que ces archives constituaient un patrimoine appartenant à tous les Somaliens.

Cependant, les intempéries et les accidents ont été tout aussi impitoyables. Un grave incendie d'origine électrique en 2018 a détruit une partie de la collection, et l'humidité du littoral a entraîné la dégradation d'environ 10 % des bandes. Les estimations actuelles indiquent que, bien que 85 % des 45000 bandes restent lisibles, les possibilités de les sauver se réduisent rapidement.

Un effort mondial pour l’histoire locale

Reconnaissant la valeur universelle de ces archives, le ministère somalien de l’Information s’est associé au bureau régional de l’UNESCO pour l’Afrique de l’Est. L’objectif est d’inscrire la collection au programme «Mémoire du monde» de l’UNESCO. Début juin, des archivistes de tout le pays se sont réunis lors d’ateliers afin d’harmoniser le processus de conservation.

Malgré le soutien international, les ressources restent limitées. Le directeur de la station, Abdi Jeite, constate que malgré l'arrivée de nouveaux outils et de formations, seulement 10 % environ des archives ont été numérisées depuis le début de l'initiative en 2012. Pour les historiens et la jeunesse somalienne, ces archives représentent bien plus que de simples enregistrements anciens: elles constituent les seuls témoignages documentaires existants d'un pays dont l'histoire écrite a été en grande partie effacée par des décennies de guerre. Iman Mohamed, historienne à l'Université du Minnesota, souligne que sans ces documents, les chercheurs sont contraints de se fier à des archives étrangères ou à de fragiles témoignages oraux. La récupération de ces enregistrements permet à une nouvelle génération de Somaliens de comprendre les forces politiques et culturelles qui ont façonné leur identité, garantissant ainsi que les voix du passé ne soient pas réduites au silence par le temps ou les cicatrices du conflit.

Source: www.aljazeera.com

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